13/11/2015

Le 10 janvier dernier j’ai fini mon article concernant Charlie sur ces phrases :

Nous venons de vivre trois jours de cauchemar, nous nous sommes réveillés ce matin en nous disant que c’était enfin fini.  Je crois au contraire que ça ne fait que commencer.

Je m’en veux d’avoir eu raison. La colère a fait place à une profonde tristesse, un désarroi, une impuissance qu’il est impossible de gérer. Je suis là, les yeux rivés sur mon écran d’ordinateur et de télévision et je n’arrive pas à décrocher. Le nombre de morts augmente aussi vite que mon angoisse. Les vidéos morbides commencent à déferler sur le Net, voyeurisme que je réprime mais auquel je ne peux m’empêcher de contribuer puisque je clique… La sphère médiatique s’emballe et nous assaillit d’informations, à nous faire perdre la tête. On reçoit des textos d’amis qui sont coincés, qui sont à l’hôpital et on rassure ceux qui s’inquiètent pour nous. Maintenant il n’y a plus de doute, nous sommes en guerre. Le pays est barricadé, état d’alerte maximal, frontières fermées. Nous voilà enfermés avec les terroristes, on étouffe, on ne sait plus comment respirer à force de retenir notre souffle. Les vues que l’on a de nos fenêtres sont apocalyptiques, les sirènes retentissent et nous assourdissent, les corps gisent sur les trottoirs. Les témoignages des gens qui pleurent, les messages twitter des gens qui cherchent leurs proches… Y a pas de mot, pas moyen d’exprimer autant d’horreur. J’ai la nausée, l’angoisse de vivre dans notre époque. La guerre invisible qui s’est engagée contre Daesh se fait dans notre dos, on ne voit pas vraiment les résultats mais malheureusement on en subit les conséquences de plein fouet. Ce qui vient de se passer est insoutenable.  En janvier, les victimes semblaient avoir des caractéristiques particulières, juifs, intellectuels ayant « attaqué » l’islam… aujourd’hui on tire sur tout le monde. Personne n’est à l’abri et c’est ça qui fait le plus peur. Personne n’est épargné, catholique, musulman, jaune, noir, blanc, tout le monde est cible.

En ce 13 novembre, à nouveau, nous devons faire face. Nous devons rester debout et forts alors que notre seule envie est de nous écrouler. Nous voudrions ne plus jamais prendre le métro, hurler à pleins poumons pour essayer d’enlever le poids qui nous pèse sur le cœur mais seul le silence nous entoure…

Les journaux titrent déjà que nos vies vont changer. En tout cas une chose est sûre, elles ne seront plus jamais les mêmes à partir de maintenant.

Les désorientés, Amin Maalouf.

Est-ce le pays où l’on vit qui détermine qui nous sommes ou celui où l’on est né ?

Alors que la question de l’émigration est en plein coeur du débat politique et que le lynchage interracial est de plus en plus vif, Amin Maalouf nous livre un roman intelligent et juste sur l’intégration, l’identité et les ravages de la guerre.

Les désorientés seraient-ils ceux qui se sont détournés de l’Orient ?                                                                            Dans son huitième roman, l’académicien français aborde pour la première fois un thème personnel : le sentiment d’appartenance à un pays.

A travers l’histoire d’une bande d’amis aux horizons variés il aborde toutes les questions universelles de notre temps sans jamais tomber dans un discours moralisateur. Au contraire, illustrant les points de vue de chacun, il ouvre un débat profond qui incite le lecteur à la réflexion. Le personnage principal Adam est rappelé « au pays » à la demande d’un ancien ami mourant. Le lieu n’est jamais mentionné clairement pour qu’il fasse écho à n’importe quel pays d’Orient. On suppose qu’il s’agit du Liban au vu des origines de l’auteur. Le protagoniste arrivera trop tard mais décidera de rester quand même afin de renouer avec ses racines. Ce voyage devient une sorte de pèlerinage de sa terre de jeunesse. Chaque lieu est une réminiscence d’un souvenir, d’un rêve ou d’une désillusion qu’il partage avec le lecteur sans faux-semblant. Alors que la nostalgie prend place dans le coeur de l’exilé, c’est la rancoeur et la colère qui habite ceux qui sont restés. L’exilé devient étranger. L’ensemble du roman revient sur ce sentiment de tiraillement entre la volonté de s’en sortir et celle de rester par  »devoir » patriotique. En temps de guerre il y a ceux qui fuient dans l’espoir d’une vie meilleure et il y a ceux qui se battent pour des valeurs ou un idéal qui les obligent parfois à se salir les mains. Peut-on blâmer l’un ou l’autre des camps ?

Le lecteur réalise que pour ces patries meurtries, le tourment intérieur est permanent malgré la réussite sociale. Que ce serait-il passé si j’étais resté ? Aurais-je pu me regarder dans une glace si j’étais parti ? Chacun tente de se conforter dans son choix et accuse l’autre de ses propres regrets. Au fil de son voyage et des récits de ces amis sur les différentes crises dans le monde, Adam réalise qu’un seul tyran persiste, immuable, la religion. Profondément athée, le personnage principal se rend compte que c’est elle qui divise les populations et enterre définitivement l’espoir d’un monde meilleur qu’il portait en lui jusque là avec la phrase « De la disparition du passé, on se console facilement; c’est de la disparition de l’avenir qu’on ne se remet pas. Le pays dont l’absence m’attriste et m’obsède, ce n’est pas celui que j’ai connu dans ma jeunesse, c’est celui dont j’ai rêvé et qui n’a jamais pu voir le jour. ».

Dès la première phrase on sait que l’on ne sortira pas indemne de ce roman. La capacité d’analyse et l’impartialité de l’auteur concernant tous ces thèmes impose le respect et permet de ne jamais basculer dans la facilité et les discussions de comptoir. Philosophique ? Sentimental ? Politique ? Il serait difficile de mettre une étiquette à ce véritable chef d’oeuvre littéraire. En alternant deux énonciations, le « je » au sein de son journal intime et le récit omniscient en parallèle, il mélange avec brio l’émotion et la réflexion. La justesse de ses débats s’accompagne de la noblesse de ses sentiments. Contrairement à ses oeuvres passées, trop « historiques » à mon goût et ancrées dans une époque précise à laquelle il était parfois pénible de s’identifier, Amin Maalouf nous dévoile ici un roman pouvant inspirer notre génération et celles à venir. La notion d’ancrage identitaire ne concernant pas seulement les pays d’Orient. En France la question de la segmentation communautaire plus forte que l’identité nationale fait écho au débat politique actuel. Cela peut paraître utopique de dire cela mais si les différentes entités politiques lisaient ce livre les propos et décisions seraient sûrement différents. Amin Maalouf nous enseigne bien plus que le respect ou l’amour de notre prochain il nous fait comprendre l’autre. Le comprendre profondément. Ses aspirations, ses raisons, ses justifications. La politique sans sentiment est vide de sens, la religion sans empathie est inutile. L’auteur nous rappelle que c’est l’humain qui doit être au centre de  tous nos choix et de toutes nos pensées. Et tant que le monde n’aura pas compris cela, il ne pourra jamais aller mieux.

Entre le béton et le goudron : l’espoir.

ASPHALTE par Samuel Benchetrit.

asphalte

« À travers ces trois histoires de chute -d’un fauteuil roulant, du ciel, ou d’un piédestal-, je voulais montrer combien la solidarité pouvait être plus forte en banlieue qu’ailleurs, contrairement aux idées reçues. » (Samuel Benchetrit)

Après deux précédents films au succès plus que mitigé (Chez Gino, Un Voyage), le réalisateur de  »J’ai toujours rêvé d’être un gangster » se transcende et réalise un film poignant, intelligent et original, comme on en voit peu dans le cinéma actuel. Sorti en salles le 7 octobre, c’est le film à ne pas rater de cette rentrée 2015.

Le moins que l’on puisse dire c’est que Samuel Benchetrit fait rarement l’unanimité. On ne peut lui reprocher sa créativité débordante, mais la plupart de ses films passés laisse un peu perplexe. Là, en choisissant d’adapter son livre Chroniques de l’asphalte paru en 2005 il s’est lancé un nouveau défi. Adapter un livre au cinéma est souvent scabreux, la poésie des mots devant faire place à la beauté des images et la transition de l’un à l’autre n’est pas toujours simple. M. Benchetrit réalise ici un coup de maître. Avec une adaptation du film très libre, il a gardé la poésie et la finesse de l’écrit tout en ajoutant comique de situation et intensité de jeu propres à l’image.

Contrairement à Dheepan (palme d’or à Cannes), dépeignant la banlieue parisienne comme une véritable jungle où règne chaos et violence, Samuel Benchetrit nous expose un quotidien plus banal, la banlieue comme on peut la trouver partout en France.

Dès la première image c’est le gris qui nous assomme. L’immeuble HLM que l’on aperçoit à l’écran reste figé pendant de longues secondes. Son gris pâle se mélange avec le bitume, avec le ciel nuageux d’un jour normal dans l’hiver parisien. L’ambiance est lourde, une légère appréhension que le film entier soit dans la même lignée apparaît… Enfin, la première scène démarre, les rires se font entendre et on comprend vite qu’il n’y a pas de quoi s’inquiéter.

Samuel Benchetrit ne nous captive pas seulement avec l’histoire et ses dialogues parfaits, le format du film y est pour beaucoup également. Le réalisateur fait le choix du 4/3, les plans sont souvent fixes et positionnées face aux personnages. Ce cadrage nous force à observer et détailler toutes les émotions parcourant le visage des personnages puisque tout se passe au premier plan. Cette décision est aussi bien une allusion à l’enfermement des personnages dans l’immeuble et dans leur vie qu’un hommage à la photographie, au centre même de la narration. De plus, le format 4/3 était le format de prédilection du cinéma muet. Au-delà d’un possible hommage au genre, c’est surtout une façon pour Samuel Benchetrit d’axer le spectateur vers les émotions et les images. Celles-ci sont d’ailleurs brutes et semblent sans retouche, comme l’environnement des personnages et leur quotidien.

Le film reposant sur la qualité de jeu des personnages, il était essentiel que les acteurs soient minutieusement choisis. Il y a des acteurs connus (Isabelle Huppert, Valeria Bruni-Tedeschi) et des moins connus (Gustave Kervern, Tassadit Mandi). Les plus connus ne sont pas forcément les meilleurs, mais chacun interprète son rôle de façon juste. Les personnages sont hauts en couleurs, drôles et touchants.

Inspiré de l’enfance du réalisateur, Asphalte désire nous exposer une vision différente des clichés habituels de la cité. Face à l’isolement, il nous parle de solidarité, de rencontres, d’espoir. Ce film anéantit les clichés récurrents de la banlieue, prouvant qu’elle peut également être un lieu de poésie et de tendresse.

Les chemins arides

chemins

S’il y a bien un adjectif qui ne correspond pas à ce film c’est « aride ». On nous présente ce documentaire comme un film évoquant le génocide arménien. En réalité c’est davantage un documentaire sur la quête d’identité, la multi-culturalité et le besoin de connaître ses origines pour avancer. Et ce chemin-là est aride en effet. Comment se construire sans savoir véritablement d’où l’on vient ? Le voyage qu’entreprend Arnaud semble être une sorte de thérapie, c’est le premier de sa famille à fouler le même chemin que celui de son arrière-grand-père, cent ans après. Les paysages sont époustouflants, j’ai parfois retenu mon souffle durant certaines de ces séquences comme si le moindre bruit pouvait troubler un tel spectacle. On se surprend à marcher à côté d’Arnaud, on traverse toutes sortes d’émotions : le rire (après certaines réflexions de villageois), la gêne (lorsque l’on sent que le sujet génocide ne doit pas être abordé) et de l’émotion pure lorsque certaines de ses personnes se prennent d’affection pour son histoire alors qu’ils n’en connaissent quasiment rien. C’est la simplicité qui est le maître mot de ce film. Ici on ne cherche pas à provoquer l’émotion, on ne cherche pas à enquêter sur le génocide arménien à proprement parler, il n’y a ni méchant ni gentil, il y a juste un jeune homme en quête des origines de son nom (nom qui n’est même pas vraiment le sien d’ailleurs…). Khayadjanian signifie fils de la vie et de l’esprit si l’on se réfère aux origines multiples du jeune réalisateur et cela le résume parfaitement. Même s’il ne connaîtra probablement jamais la véritable histoire de ses ancêtres, son héritage est riche et il transmet absolument tout ce qu’on lui a légué à travers ses films. Bravo.

Amitié.

Il y a différents types d’amitié, les amitiés légères, frivoles. Celles qui ne sont que sourires et éclats, qui nagent en surface de peur de découvrir les éléments des eaux troubles. Et puis il y a les amitiés plus graves, plus profondes. Celles qui se donnent avec lenteur, qui choisissent avec minutie. Celles qui observent longuement, prétextant le mystère alors qu’elles ne craignent qu’une chose : qu’on les perce à jour. Evoquant la raison pour conseil et pour guide, elles voient par ses yeux et marchent sur ses pas. Le regard est tantôt timide tantôt assassin, la bouche se tord au gré des douceurs ou déplaisirs.
Ces amitiés là attendent et ne préviennent pas. Et quand elles frappent, vous êtes sûrs de ne plus jamais pouvoir vous en extirper.

Avec toute la gravité de mon amour,

Léa

L’image (de trop ?) pour réveiller les consciences françaises.

Je reprends la plume après trois mois d’absence pour commenter les évènements de ces derniers jours et plus particulièrement le cas Aylan Kurdi. Il y a deux éléments sur lesquels j’aimerais revenir concernant ce sujet.

1) le pouvoir de l’image
Le pouvoir d’une photographie est indiscutable. Cela fait des années que l’on nous dit que les réfugiés prennent des risques incommensurables pour atteindre l’Europe. Des années que l’on sait que les traversées sont très pénibles et souvent mortelles. Et pourtant il suffira d’une photo (mais quelle photo!) pour éveiller les consciences de tous. La photo que j’évoque est, bien entendu, celle du petit Aylan Kurdi, mort, son cadavre rejeté par les vagues, échoué sur le sable. Personne ne peut rester insensible face à ce genre d’images et c’est justement ce que Nilufer Demir (la journaliste turque à l’origine du cliché) recherchait. Même si son objectif est certainement honorable, elle est pour moi indécente et n’aurait du, en aucun cas, être diffusée si largement. Je me souviens que le débat sur les photos dérangeantes avait été relancé lors de la parution du magazine Choc. J’étais adolescente quand il est sorti, je le feuilletais, mi-fascinée mi-choquée. Passée la curiosité des premiers exemplaires, j’ai très vite arrêté de l’acheter me sentant « voyeuse » et mal à l’aise devant certains clichés. J’ai ressenti un malaise identique devant la photo d’Aylan, sauf que cette fois, impossible de l’ignorer, elle était partout. Avec la frénésie des réseaux sociaux, mon fil d’actualité Twitter ou Facebook s’est retrouvé inondé d’articles reprenant cette image… n’est-ce pas un peu déplacé ? C’est tout de même le cadavre d’un enfant de trois ans que l’on emploie pour réveiller les consciences des Européens ! Dans la course à la surenchère, les médias poussent le vice un peu trop loin. Les corps gisants des adultes ne provoquant rien, prenons donc celui d’un enfant afin de faire le « buzz » ! J’ai pour ambition de travailler dans le monde du journalisme, mais je suis sûre d’une chose : si j’avais été sur cette plage à la place de Nilufer Demir je crois que j’aurais été incapable de prendre ce cliché. Et si j’avais réussi, je me sentirais « sale » de l’avoir vendu aux médias du monde entier.

2) la polémique
Tout comme en janvier dernier, où la France se scindait en deux parties les « Je suis Charlie » et les « Je ne suis pas Charlie », depuis quelques semaines on pourrait résumer grossièrement en disant qu’il y a les « Je suis Aylan » et les « Je ne suis pas Aylan ». Les premiers sont ceux qui se sont émus du cliché, qui ont réalisé les conditions extrêmes de ces « voyages » et qui se sont dits prêts à accueillir tous ceux qui en auraient besoin. Et les seconds sont ceux qui considèrent qu’il est impossible pour la France d’accueillir « toute la misère du monde » et qu’il faut en priorité se concentrer sur les Français en difficulté (par exemple les SDF) avant de jouer aux héros avec les habitants des pays en guerre. Dans l’un et l’autre des camps il y a beaucoup d’idées préconçues, beaucoup de phrases entendues mille fois. Le premier camp est parfois un peu utopiste dans ses propos, le second est souvent très radical dans les siens. En réalité le problème c’est que l’on n’a pas discuté du fond de ce drame. Tout le monde s’est empressé de réagir superficiellement, en mélangeant tout, or le gouvernement (un peu poussé par l’Europe) avait déjà pris la décision d’accueillir son « quota ». Il n’y avait donc pas à débattre de si oui ou non nous allions les accueillir. Ces gens viennent de pays en guerre, ils possèdent le statut de réfugiés, bien entendu que nous allons les aider. Cependant, en les accueillant à bras ouverts et en diffusant dans les médias notre nouvelle politique « humanitaire » ne détournons-nous pas le problème ? A vrai dire, ce ne sont pas des mesures d’accueil qu’il fallait prendre mais plutôt simplifier leur système d’accès à l’Europe. Car en leur « vendant du rêve » à distance, on incite de plus en plus de gens à faire le voyage, il y aura donc certainement de plus en plus de bateaux bondés, et donc davantage de morts et les passeurs seront toujours plus riches. Ne serait-il pas plus simple de leur faciliter le transport ? De les laisser voyager en ferry plutôt que dans ces embarcations douteuses ? N’est-ce pas de la pure hypocrisie que de prétendre vouloir « arrêter le massacre » mais de ne se préoccuper que de l’issue au lieu de s’attaquer à la racine de ce massacre justement ?

Je ne sais pas combien de temps durera « l’effet Aylan », sûrement encore moins de temps que l’élan de solidarité du mois de janvier étant donné que là nous ne sommes pas « concernés directement » mais au-delà de l’ébranlement des consciences, il aurait été formidable qu’il engage une politique européenne commune améliorant les conditions de ces voyages et non des arrivées.
Peut-être suis-je moi aussi un peu utopiste ?
Sachez cependant que le seul but de cet article était de détourner le débat stérile qui nous entoure et d’essayer de trouver une solution ou du moins d’évoquer des solutions pour que PLUS JAMAIS ne se retrouve en Une d’un quotidien tel que le Monde une photo comme celle d’Aylan Kurdi. A quand le retour d’un journalisme d’idées plutôt qu’un journalisme « sensationnel » ? Cessons de nous inspirer du modèle médiatique américain (si bien illustré dans le film Nightcall) et partageons davantage de pensées qui ont fait notre renommée pendant de nombreux siècles. Il n’y a pas que les photos de cadavres qui peuvent changer le monde, les idées aussi.

Génération selfi(e)sh

Est-ce que les selfies nous en disent plus sur les individus ou la société d’aujourd’hui ?

Les selfies. Un phénomène qui a commencé il y a à peine quelques mois et un mot qui a déjà été ajouté à l’Oxford English Dictionary. Ressentir le besoin de prendre des photos de soi et les exposer aux yeux du monde est-ce un dysfonctionnement de la société, un problème psychologique ou juste quelque chose d’amusant que l’on arrêtera de faire d’ici les prochains mois ?

Il y a eu d’autres phénomènes Internet tels que le Harlem Shake, les Dubsmash ou les Facebook challenges (ex : à l’eau ou un resto) qui ont connu un succès comparable (mais beaucoup plus furtif). Cependant, ce n’est pas aussi controversé que les selfies car l’idée était davantage de rire entre amis ou de faire rire ses amis. A l’origine le selfie se fait seul et la personne est l’objet central du « projet ». Contrairement à l’auto-portrait, le selfie concerne l’apparence et seulement l’apparence tandis que certains grands artistes tels que Frida Kahlo utilisait cette technique pour transmettre leurs émotions ou leurs opinions sans avoir peur de s’enlaidir. L’auto-portrait est un moyen pas une finalité. Peut-être que les artistes ont autant besoin de reconnaissance que les anonymes (si ce n’est plus) mais il y a un message derrière qui est davantage subtil et puissant. Beaucoup de ces artistes ont été remplacés par les célébrités dans le coeur des jeunes. En effet, alors que les artistes se revendiquent souvent d’un monde à part, qui leur est propre, un peu en décalage avec le commun des mortels, les stars d’aujourd’hui cherchent à être perçues comme des personnes « normales » pour que leurs fans se sentent plus proches d’elles. Auparavant une photo réalisée par un professionnel était un privilège seulement accordées aux célébrités, à présent la tendance s’est inversée. Les anonymes font des shootings à tout bout de champ tandis que les stars prennent des photos et vidéos en basse qualité souvent avec leur téléphones portables pour sembler plus accessible.

Cependant, là où ce narcissisme pourrait devenir un problème est par la tyrannie de la perfection qu’il implique. Avec les réseaux sociaux viennent les commentaires, les likes, et les critiques peuvent parfois être irrespectueuses voire très méchantes. En prenant des selfies régulièrement tu as une certaine idée de ce que tu es et ce à quoi tu ressembles et tu n’acceptes donc aucun défaut, aucun changement. Tu as toujours envie d’être encore plus belle/beau que sur le selfie précédent pour récolter un maximum de likes et un mauvais commentaire peut vite entraîner une véritable crise, en particulier si la personne concernée est adolescente, un âge où on est encore plus sensible au monde extérieur. Le problème est qu’avant, les gens ne montraient leurs photos qu’à leurs amis ou leurs familles maintenant nous nous retrouvons comparés au monde entier. La compétition et la course à la perfection sont devenues des choses communes (il n’y a qu’à observer les hashtag du genre #fit #healthy #nopainnogain). Il n’y a pas seulement les acteurs ou les mannequins pour te faire sentir mal par rapport à toi-même maintenant tu réalises qu’il y a pleins de gens « normaux » qui sont mieux que toi ou du moins semblent mieux que toi. De plus, il est inutile d’avoir du talent ou de l’argent pour faire partie du phénomène, tu as juste besoin d’un smartphone. C’est un moyen facile de créer ton identité ou de la transformer et l’adapter aux réactions des autres. L’individu peut aussi commencer à développer une véritable addiction comme ce fut le cas de cet ado de 12 ans qui en prenait des dizaines par jour pendant deux ans et qui a fini par se suicider. Bien sûr nous ne serons jamais les véritables raisons mais on peut se demander si ce n’est pas un appel à l’aide de la nouvelle génération. Le narcissisme à l’extrême crée un égocentrisme dévastateur, on ne voit que par soi-même, ce qui crée un repli sur soi et une phobie du monde extérieur et des personnes « réelles ». Il est toujours beaucoup plus difficile de s’exposer aux émotions des gens, de lire les réactions sur leurs visages que de lire un simple commentaire (que l’on peut effacer).

Le succès des selfies est le reflet de la société. Dans un monde individualiste et en crise, les réseaux sociaux sont un moyen de se sentir « entouré » et admiré par des gens, parfois des parfaits inconnus. Les selfies n’auraient pas eu le même succès il y a 20 ans. Le contexte économique et sociologique joue un rôle certain. De nos jours, même si nous avons beaucoup plus d’activités possibles, il semblerait que l’on s’ennuie nettement plus qu’auparavant. Les « vieux » hobbies comme lire, mater un film, écouter de la musique se font souvent seul. Aujourd’hui les gens ont besoin des autres pour occuper leur temps libre. S’il n’y avait pas de like ou de commentaire, il n’y aurait pas de selfie. La société a besoin de se sentir aimée pour mieux affronter les difficultés de la vie quotidienne, elle a besoin de légèreté (pour ne pas dire superficialité) dans un monde où il devient de plus en plus difficile de se faire sa place. La génération selfie partage davantage ce qu’elle aime que ce qu’elle pense ou ce qu’elle a à dire. Car, en réalité le selfie n’est qu’un moyen d’attirer l’attention, de crier « regardez-moi, j’existe !  »

On ne peut pas dissocier l’individu de la société. Tous les individus, même s’ils ne prennent pas part à ce phénomène, font partie de la société. Le problème est que le selfie a beaucoup plus d’impact sur l’individu que sur la société qui est trop préoccupée par les conséquences, ne s’occupant pas des causes et des troubles qui peuvent être le cause d’un narcissisme exacerbé.

Plus qu’un phénomène, le selfie est un symptôme.